Après pas mal de péripéties ; après notamment avoir erré des heures entières dans les rues étroites et tortueuses d'une ville. Après avoir promené le regard le long des corps pendus aux fenêtres, des corps au milieu du linge mis à sécher. Après avoir contournés des problèmes et évité des secrets. Après m'être perdue dans un labyrinthe de souks et de statues d'hommes taillés à la serpe, d'hommes durs au regard cinglant. Après les rues sales, les linges sales, et tous ces corps pendus comme du poisson séché. Je me retrouve dans une pièce noire, une grande pièce de vie, tous les volets fermés. Je suis assise en tailleur sur des tentures que je devine rouge sang. Des nattes sont posées un peu plus loin prés d'un grand four encastré dans le mur, je vois rien que les bouts de soleil des interstices mais en me retournant je devine les yeux luisant d'un homme derrière moi. La prochaine fois, j'éviterais de me retourner, j'ai compris. Je sais pas ce que je fais là. Je me dis ça y est voilà enfin le moment ou tu sais pas, voila.
Enfin.
Au bout d'un petit temps un groupe de femmes voilées (une vieille et deux gamines) entrent en portant des plats pleins de nourriture, ou c'est peut être des boites à bijoux, enfin ca semble assez riche et précieux en tout cas. Elles posent tout ça par terre et s'assoient, sans s'en soucier plus. Elles font beaucoup de bruit : elles pleurent, elles sont agressives, elles font sans cesse bouger leurs voiles et leurs longues mains s'agrippent de partout. J'aime pas, mais je dois rester prés d'elles. Dés que la vieille est bien installée, les petites viennent se coler à moi en ricanant, elles jouent à la haine de l'autre, je suis au milieu en tant que punching-ball, rien d'autre. Elles s'arrêtent pas de crier, de piailler, de s'insulter dans leur langue et soudain elles partent dans de grand éclats de rire hystérique puis elles se mettent à se frapper, à essayer de se crever les yeux, à se griffer. Je suis ballotée entre les deux, un coup à gauche, un coup à droite, je me prends les coups perdus. C'est génial.
Je dis rien. J'essaie de rester calme. J'attends.
La grosse mégère enturbannée juste devant se tourne et se met à m'insulter tranquillement. Avec toute la volupté dont savent user les femmes arabes. Les gamines éclatent de rire et commencent à me tirer les cheveux.
J'attends encore.
J'essaie de pas leur en retourner une.
Mais elles me tirent les cheveux de plus belle, me donnent des claques, hurlent à n'en plus finir.
Leur mère se retourne encore une fois, me fusille du regard.
Puis sans aucun signe, aucune raison, elles sortent toutes les trois de la pièce.
J'attends encore.
Beaucoup trop de silence d'un coup.
J'attends.
Au bout d'un moment faut que j'y aille aussi.
Je sors de la pièce, prends un couloir avec une vieille tapisserie kitch déchirée, monte l'escalier sur ma gauche et j'ai pas le temps d'arriver en haut qu'en tounant un peu la tête, je vois une femme que je connais sur le palier du dessus qui fait mine de partir. Elle marche vite, on dirait qu'elle fuit. Je gravis les marches qui me reste et me jette sur elle. Je lui attrape le bras. Tout va bien ? je lui demande. Je fais l'air de rien, je crève de trouille. Elle me dit oui, ça va. Elle est un peu dure quoi, tu sais. Je fais celle qui comprends pas pour faire durer le temps de parole. Ah bon ? Comment ça ? Bin elle est lucide, elle me répond. Elle est lucide. C'est pas facile tout le temps. Puis elle se dégage le bras d'un geste sec, me balance un regard lourd et s'en va.
Je soupire. Va vraiment falloir que je m'y colle.
Je me retourne, essaie de pas regarder le gros truc qui palpite devant puis m'aplatis au sol pour passer ma tête sous l'ouverture.
Je soulève un grand pan de muqueuse noire toute visqueuse. J'essaie de faire mon regard à l'obscurité. Voila. Je distingue sa p'tite tête qui est là, un peu loin, comme au fond d'un tunnel étroit, sa petite tête toute jolie, toute fraiche, qui rayonne. C'est une poupée, deux yeux espiègles, le sourire ravageur ; bref : la totale.
Elle m'a entendue et dans un mouvement lent, très très lent, se tourne vers moi.
Ahhh enfin tu es là, elle dit. Son visage s'éclaire d'un sourire.
Oui, je lui réponds.
Je bouge pas. Pas question que j'avance plus loin.
On reste dans le silence à se dévisager comme ça un moment.
Et puis elle me fait un petit signe. Elle essaie de m'amadouer. Elle veut que je rentre dans son machin. Son ventre en fait.
Son sourire est une invitation, le chant d'une Sirène. Allez, elle me dit. Viens, tu verras ça passe vite, on sent rien...
Je fais oula nooooon de la tête, hééé on a tout le temps ! Regarde, on est bien toutes les deux, là. Ca fait longtemps qu'on s'est pas vues. Faut que je me réhabitue quand même.
Elle fait oui et elle dit qu'elle comprend. Mais pas trop longtemps non plus, hein. Tu es là pour ça, elle me rappelle.
Mais non, ça me rappelle rien, vraiment, je t'assure.
Je sens son arrière train qui oscille. J'essaie de pas penser que je suis déjà un peu engagée dans son ventre. De pas grincer des dents trop fort. Je regarde dedans, c'est comme le boyau qui conduit à une grotte, je la vois toute petite au loin, toute mignone. J'ai envie de la sauver. De l'enlever de ce truc. Mais je rentrerais pas. Ses pattes sont velues exactement comme en vrai. Son ventre palpite exactement comme en vrai. Je suis sure qu'au dessous il y a des milliers de petites araignées en cocon qu'elle ira déposer quelque part dans un angle de mur.
Au bout d'un moment, elle retourne son visage vers moi.
Je suis bardée de trouille.
Alors, tu viens ?
Elle me souris. Je vais pas pouvoir résister longtemps.
Euh non, je crois que non.
Elle ouvre de grands yeux, fais une mine étonnée.
Ah ? Et pourquoi ?
Parce que ça va, c'est bon, je la connais cette chanson hein. Je suis déjà rentrée plein de fois et tu m'as recrachée autant de fois, on va pas s'amuser à ça toute notre vie non plus. Et puis après c'est deux siècles de galère pour retrouver mes morceaux. Alors non, ça va merci, j'ai ma dose...
Son visage se voile tout d'un coup. Quoi ? elle me dit. Tu veux pas venir ?
Non c'est bon j'ai pas envie,
vraiment. Une prochaine fois peut être, d'accord ? J'essaie vaguement d'être crédible.
Elle secoue la tête doucement de gauche à droite. Je me dis ça y est on est en mode film d'horreur là ; je vais en prendre pour mon grade. Ses petits yeux lancent des éclairs. Elle est vraiment très belle. C'est insupportable, faut que je me barre vite. Je me dégage comme je peux de son truc gluant, je me lève. Je recule de quelques pas. Je vois pas du tout ou je peux aller.
Je me retrouve dehors en équilibre sur un manège de fête foraine, je m'accroche difficilement à l'armature métallique. Elle est devant moi. Elle est devenue homme-femme, les cheveux courts, le corps svelte et parfait, son oeil gauche est cerclé de bleu, le droit est tout vide et blanc. Je pense un instant qu'il faudrait que je trouve le moyen de la faire rouiller. La seconde d'après je me dis que j'ai des idées aussi débiles en rêve qu'en vrai, trop bien. Mais elle me regarde. Elle aussi est en équilibre mais elle tient vachement mieux que moi. Elle pleure. Sa douleur est Mater Dolorosa, c'est horrible. Je ferais n'importe quoi pour l'empêcher de pleurer tellement c'est insupportable. Elle s'approche un peu, saisit un tuyau d'arrosage (?!) et m'inonde des pieds à la tête. Elle continue de pleurer.
Je vois plus rien, je suis trempée. J'en ai marre. Laisse moi tranquille, je lui redis, je veux pas entrer, vraiment je veux pas...
Je suis dans une cuisine.
Elle s'est transformée en un genre de porc-épic géant et elle est à ma recherche. On dirait un gros obus jaune pisse tout sale et toxique. J'ai réussi à me cacher sur le radiateur, je comprends pas comment elle a fait pour pas me voir. J'ai toujours une peur bleue. Je commence à saturer du rêve. Alors je me résigne un peu, j'ai pas le choix de toutes façons. Pffff.
L'instant d'après je la vois passer un peu plus loin dans le couloir.
Ca commence à me gonfler cette histoire.
Je descends du radiateur en rappel.
Je déplie mes longues pattes.
Je suis à l'arrêt. Tapie dans ma toile.
C'est bon, je suis là ! je crie.
Je me réveille.